Noël N’guessan : l’ingénieur qui transforme les déchets en or vert et pilote BioYam

Au cœur des plaines ivoiriennes, une petite boîte verte a révolutionné la manière dont les paysans voient leurs déchets agricoles. Son concepteur, Noël N’guessan, ingénieur chimiste et co‑fondateur de la jeune entreprise LONO, fait aujourd’hui partie des pionniers de l’économie circulaire en Afrique de l’Ouest. En 2021, il a remporté le Africa Prize for Engineering Innovation du Royal Academy of Engineering pour Kubeko, un kit de compostage et de biodigestion qui permet aux paysans de transformer leurs résidus en compost et en gaz de cuisson. N’guessan y voyait déjà le moyen de répondre à un problème colossal : en Côte d’Ivoire, le biowaste représente 30 millions de tonnes par an, soit deux à cinq fois la quantité de produits vendus. Son invention a suscité un tel engouement qu’elle a remporté un prix de 25 000 £ et permis de diffuser une cinquantaine de composteurs auprès de coopératives de cacao, d’huile de palme ou de mangue

Noël N’guessan

Du laboratoire à la ferme : la naissance de BioYam

LONO a commencé par produire et installer des kits Kubeko – des boîtes en métal capables de fermenter les déchets de récolte pour en faire du compost solide, du digestat liquide et du biogaz. Mais l’ambition d’une agriculture durable ne s’arrêtait pas là. En 2022, la jeune pousse a inauguré sa première usine à Yamoussoukro sous la marque BioYam, co‑fondée par Noël N’Guessan et Stéphane Yao. Au lieu de se contenter de petites unités, l’entreprise y traite 350 tonnes de déchets agro‑industriels par mois pour les transformer en compost enrichi en microorganismes et en biochar. Le site fournit des engrais organiques certifiés à la filière cacao, au coton et aux cultures maraîchères et fruitières, réduisant la dépendance aux intrants importés. Une deuxième usine devait ouvrir en 2024 et LONO envisage six sites similaires dans la sous‑région d’ici 2028.

BioYam s’inscrit dans une logique de circularité : les déchets de transformation du cacao ou du manioc deviennent des fertilisants que les producteurs réutilisent sur leurs plantations. Dans un témoignage recueilli par la Beyond Beans Foundation, N’guessan affirme que le mélange du biochar avec leur compost BioYam a donné « des résultats au‑delà des attentes », soulignant le potentiel agronomique de cette combinaison. Grâce à ce modèle industriel, LONO a aussi pu installer plus de 90 composteurs et biodigesteurs compacts entre 2021 et 2023 et mène des démonstrations de terrain pour former les agriculteurs.

L’innovation au service d’une agriculture décarbonée

La capacité de BioYam à produire de grands volumes de fertilisants organiques ouvre de nouvelles perspectives pour l’agriculture ivoirienne. Les engrais chimique restent coûteux et fortement importés ; or, les résidus de culture sont abondants. En transformant ces résidus en compost et biochar, BioYam offre une alternative locale qui améliore la fertilité des sols, retient l’humidité et séquestre du carbone. Le site pilote de Yamoussoukro valorise aussi du gaz issu de la biodigestion, utilisé pour la cuisson ou la production d’électricité. Les biodigesteurs mis au point par N’guessan peuvent fournir deux heures de cuisson à partir de cinq kilos de déchets, une source d’énergie propre pour les foyers ruraux.

Les retombées économiques sont tout aussi importantes. LONO estime que l’installation d’un composter Kubeko procure 200 à 300 USD de revenus additionnels par an aux agriculteurs, une somme significative pour des exploitations familiales. À l’échelle industrielle, BioYam contribue à la création d’emplois : sa première usine emploie des techniciens, ingénieurs et ouvriers pour collecter, trier et transformer les résidus, et elle collabore avec des coopératives pour l’approvisionnement en déchets. Dans le cadre d’un projet de gestion durable des déchets financé par le Netherlands Enterprise Agency, BioYam figure parmi les partenaires aux côtés de l’Autonomous District of Yamoussoukro et de LONO.

Entrer dans l’accélérateur DigiGreen & Agri

En 2024, Orange, l’Union européenne et la coopération allemande (GIZ) ont lancé le programme DigiGreen & Agri, doté de 7,6 millions d’euros, pour promouvoir l’innovation numérique et verte dans le secteur agricole ivoirien. L’objectif est d’améliorer les compétences professionnelles des jeunes et des femmes, de soutenir la création de start‑up et de petites entreprises, et de développer des solutions digitales durables pour moderniser les chaînes de valeur agricoles. Le programme prévoit également un fonds d’amorçage pour financer les jeunes pousses les plus prometteuses.

Pour déployer cet accélérateur sur le terrain, Orange s’est appuyé sur Le Phare Coworking, un espace d’innovation basé à Abidjan. En juillet 2025, Le Phare a annoncé la première cohorte de huit start‑up sélectionnées. Parmi elles : BioYam, présenté comme la start‑up de Noël N’Guessan et de Stéphane Yao, qui « transforme les déchets agro‑industriels en fertilisants biologiques certifiés, dans une démarche d’agriculture circulaire et durable ». Cette sélection place BioYam aux côtés d’autres jeunes pousses AgriTech comme ICT4DEV & Karité 2.0 (traçabilité du beurre de karité), Djoli (plateforme d’approvisionnement local) et Charb’Cocoa (charbon de biochar).

Intégrer la première cohorte de DigiGreen & Agri constitue une étape stratégique pour BioYam. Le programme offre un accompagnement personnalisé, des ateliers thématiques (financement, marketing, technique), des rencontres avec des investisseurs et un accès privilégié aux infrastructures numériques de l’Orange Digital Center. Il vise aussi à favoriser des synergies entre start‑up pour accélérer la transition numérique et verte du secteur agricole ivoirien. Pour BioYam, c’est l’occasion de renforcer sa visibilité, d’optimiser ses processus et de préparer l’extension de ses unités de compostage sur le territoire.

Une trajectoire exemplaire pour l’innovation ivoirienne

L’histoire de Noël N’guessan illustre l’émergence d’une nouvelle génération d’ingénieurs‑entrepreneurs africains. Formé en génie chimique, il choisit de mettre ses compétences au service des défis locaux : la gestion des déchets, l’accès à l’énergie et la fertilité des sols. Son invention de la boîte Kubeko et son trophée au Africa Prize for Engineering Innovation ont prouvé qu’une innovation frugale pouvait avoir un impact international. Aujourd’hui, avec BioYam, il passe de l’expérimentation à l’industrialisation, en multipliant les tonnages traités et en proposant des produits certifiés aux agriculteurs de la sous‑région.

La participation de BioYam au programme DigiGreen & Agri montre que l’écosystème ivoirien commence à valoriser l’innovation verte et numérique. Les soutiens conjoints d’Orange, de l’Union européenne et de la GIZ créent un cadre propice à l’émergence de champions locaux. En mêlant ingénierie, économie circulaire et numérique, N’guessan et son équipe dessinent une agriculture plus résiliente face aux changements climatiques et plus inclusive pour les jeunes et les femmes. L’aventure de BioYam n’en est qu’à ses débuts, mais elle symbolise déjà les potentialités d’une Côte d’Ivoire qui mise sur l’innovation pour bâtir un avenir durable.

Mohamed Diaby